Écrire sa vérité, puis découvrir celle des institutions : mémoire et archives

Mémoire et archives confrontées autour d’une même histoire

Lorsque j’ai écrit Ce qu’ils ont laissé de moi, je ne disposais d’aucun dossier.

Je n’avais que mes souvenirs.

Des souvenirs parfois très précis. D’autres fragmentés. Des images, des odeurs, des sensations et des peurs que mon corps semblait avoir conservées bien mieux que ma mémoire.

J’ai écrit ce premier livre pour raconter mon histoire avec les éléments que je possédais alors.

Je ne savais pas encore que ma mémoire et archives finiraient par raconter deux versions différentes de la même enfance.

Je ne cherchais pas à reconstituer chaque date ni à produire un compte rendu parfaitement chronologique. Je voulais mettre des mots sur ce que l’enfant que j’avais été avait vécu et sur ce que cette enfance avait laissé en moi.

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Une enveloppe beaucoup trop légère

Quatre pages pour raconter des années d’enfance
Quatre pages pour raconter des années d’enfance

Ma demande paraissait simple.

Un message. Quelques renseignements. Puis l’attente.

Lorsque la première enveloppe est arrivée, elle ne contenait que quatre pages.

Quatre pages pour résumer des années de mesures éducatives et de souffrance.

Elles mentionnaient deux placements durant les vacances d’été. Rien de plus.

Je savais pourtant que des professionnels étaient intervenus dans notre famille pendant des années. Des éducateurs étaient venus. Des décisions avaient été prises. Des mesures avaient été renouvelées.

Alors où était le reste ?

J’ai rappelé le service qui conservait les archives. On m’a expliqué qu’à cette époque, les dossiers n’étaient pas toujours constitués comme aujourd’hui. Puis une autre possibilité est apparue : mon histoire avait peut-être été séparée en deux dossiers.

De nouvelles recherches ont été lancées.

Une semaine plus tard, on m’a confirmé l’existence d’un second dossier.

Cette fois, avant de me l’envoyer, la personne qui l’avait retrouvé m’a conseillé de ne pas le lire seule.

Cette recommandation aurait pu m’arrêter.

Elle a surtout confirmé que ces pages contenaient quelque chose d’important.

Se découvrir à travers les mots des autres

Souvenirs d’enfance face au dossier institutionnel

Recevoir son dossier ne signifie pas forcément retrouver son histoire.

Cela signifie d’abord découvrir la manière dont d’autres personnes l’ont regardée, comprise et racontée.

En ouvrant cette seconde enveloppe, je pensais trouver des réponses.

J’ai surtout rencontré une autre version de moi.

Une enfant « suivie ».

Une situation familiale « fragile ».

Des périodes décrites comme des « états de grâce ».

Des comportements qualifiés de « punitifs ».

Les mots étaient mesurés, administratifs, presque propres. Ils semblaient avoir été choisis pour constater les faits sans jamais s’en approcher de trop près.

Derrière ces expressions, je reconnaissais pourtant des scènes bien différentes.

Là où les rapports évoquaient un climat tendu, je me souvenais de la peur.

Là où ils parlaient de rigidité, je savais ce que mon corps avait subi.

Là où quelques lignes résumaient une période entière, je retrouvais des années de silence et d’angoisse.

Ce qui me bouleversait n’était donc pas uniquement ce qui figurait dans le dossier.

C’était aussi tout ce qui n’y apparaissait pas.

Deux vérités qui ne racontent pas la même chose

Les archives possèdent quelque chose que la mémoire n’a pas : des dates, des signatures et des tampons.

Cela leur donne une apparence d’autorité.

Pourtant, un document officiel ne contient pas nécessairement toute la vérité. Il conserve ce qu’une personne a observé, ce qu’elle a compris, ce qu’un enfant a réussi à montrer et ce que l’institution a accepté de consigner à ce moment-là.

La mémoire fonctionne autrement.

Elle peut être imprécise. Elle peut mélanger certaines périodes ou laisser des zones entièrement vides. Mais elle conserve parfois des sensations qu’aucun rapport ne peut enregistrer.

Le bruit d’une clé.

Une odeur particulière.

La peur qui serre la gorge.

La nécessité de surveiller chaque geste et chaque parole.

En lisant mon dossier, je me suis demandé laquelle de ces deux versions était la plus juste.

Celle que je portais encore dans mon corps ?

Ou celle qui avait été conservée sur du papier pendant toutes ces années ?

Avec le recul, je ne crois plus qu’il faille choisir entre les deux.

Les archives racontent ce que les institutions ont vu, compris ou décidé d’écrire.

Ma mémoire raconte ce que j’ai vécu.

Les deux existent.

Mais elles ne parlent pas depuis le même endroit.

Dix années avant que certains mots soient enfin posés

Un élément du dossier m’a particulièrement frappée.

Les premières mesures éducatives remontaient à 1985. Pourtant, il a fallu attendre 1995 pour qu’un rapport emploie enfin des mots beaucoup plus clairs au sujet de mon géniteur.

Dix ans.

Dix années de visites, d’observations, de renouvellements et de comptes rendus.

Pendant tout ce temps, les documents parlaient surtout d’un équilibre familial fragile, de périodes d’amélioration ou de comportements punitifs.

Je ne pense pas que tous les professionnels aient volontairement choisi de fermer les yeux. Certains ont probablement travaillé avec les informations dont ils disposaient. Quelques-uns m’ont aussi aidée à des moments importants de ma vie.

Mais le résultat reste difficile à accepter.

Un système chargé de protéger une enfant a mis dix ans à nommer une partie de ce qu’elle savait déjà, sans avoir les mots pour le dire.

Cette lenteur n’est pas un simple détail administratif.

Pour un enfant, dix ans représentent presque toute une enfance.

Pourquoi écrire un deuxième livre ?

Ce qu’ils ont écrit de moi n’est pas la suite chronologique de Ce qu’ils ont laissé de moi.

Ce n’est pas non plus une nouvelle version destinée à remplacer la première.

C’est une confrontation.

Dans le premier livre, je raconte mon histoire depuis l’intérieur. Je pars de mes souvenirs, de mes émotions et des traces que cette enfance a laissées dans ma vie d’adulte.

Dans le second, je place mes souvenirs face aux documents institutionnels.

Chaque chapitre s’appuie sur les écrits retrouvés. La voix administrative y côtoie celle de l’enfant que j’étais et celle de la femme que je suis devenue.

Ces trois voix ne disent pas toujours la même chose.

Parfois, les dossiers confirment un souvenir.

Parfois, ils apportent une date ou un contexte que j’avais oublié.

Ailleurs, ils minimisent une situation ou passent entièrement sous silence ce qui occupait pourtant toute la vie de l’enfant.

J’ai dû accepter ces contradictions.

Je ne pouvais pas demander à ma mémoire d’avoir la précision d’un calendrier. Mais je ne pouvais pas davantage accorder aux archives une vérité absolue simplement parce qu’elles portaient un tampon officiel.

Je ne cherchais pas l’exactitude parfaite.

Je cherchais la justesse.

Retrouver une trace ne répare pas tout

On pourrait penser que découvrir des documents confirmant une partie de son histoire apporte immédiatement un soulagement.

Ce n’est pas aussi simple.

Il existe d’abord la peur de ne rien trouver. Celle de constater que la souffrance vécue n’a laissé aucune trace.

Puis, lorsque les documents existent, une autre peur apparaît : ne pas se reconnaître dans ce qu’ils racontent.

Certaines phrases peuvent confirmer ce que l’on savait déjà. D’autres peuvent provoquer de nouvelles questions. Les omissions peuvent parfois faire aussi mal que les mots.

Demander son dossier ne devrait donc jamais être considéré comme une simple formalité administrative.

C’est une démarche profondément personnelle.

Elle peut aider à comprendre. Elle peut aussi réveiller des blessures que l’on croyait éloignées. Il est important de pouvoir prendre son temps et, si nécessaire, de ne pas traverser cette lecture seul.

Pour ma part, je ne regrette pas d’avoir ouvert ces enveloppes.

Elles ne m’ont pas donné toutes les réponses. Elles ne m’ont pas rendu l’enfance que je n’ai pas eue.

Mais elles m’ont permis de comprendre quelque chose d’essentiel : l’administration possédait une version de mon histoire, pas ma vérité entière.

Reprendre le droit de raconter sa propre histoire

Reprendre la plume pour raconter sa propre histoire

Pendant longtemps, d’autres ont parlé à ma place.

Les adultes de ma famille.

Les professionnels.

Les rapports.

Les dossiers.

Puis j’ai écrit.

D’abord pour sortir les souvenirs de mon corps et les déposer quelque part. Ensuite pour comprendre. Enfin pour transmettre et, peut-être, permettre à d’autres personnes de reconnaître une partie de leur propre histoire.

Écrire Ce qu’ils ont laissé de moi m’a permis de raconter ce que cette enfance avait produit en moi.

Écrire Ce qu’ils ont écrit de moi m’a permis de répondre à la version institutionnelle.

Je ne peux pas modifier les rapports rédigés il y a plusieurs décennies.

Je peux cependant remettre de la vie derrière leurs expressions. Je peux expliquer ce que certains mots recouvraient réellement. Je peux aussi rappeler que, derrière chaque dossier, il existe une personne que quelques lignes ne suffiront jamais à résumer.

Le premier livre racontait ce qui avait été laissé en moi.

Le second interroge ce qui avait été écrit sur moi.

Entre les deux se trouve mon histoire.

Une histoire imparfaite, parfois fragmentée, mais qui m’appartient enfin.

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livre ce qu'ils ont écrit de moi Séverine Mahieux

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